LES BUTS DE GUERRE
Relisant « Eloge de la politique », dernier texte que Roger Vailland ait écrit en novembre 1964, quelques mois avant sa mort, j’ai été frappé par
son actualité : «(… ) Il [le peuple français]
est informé , bien sûr, mais être informé de la politique, c’est à dire de l’histoire en train de se faire, la regarder à la télévision, même si c’était une télévision objective, c’est utile
pour se conduire en politique, mais ce n’est pas par là même se conduire en politique. Avoir des opinions ne suffit pas non plus ; l’opinion, par définition, ce n’est pas une certitude et
encore moins une action raisonnée ; quant à l’opinion publique, les tyrans d’Athènes savaient déjà la
fabriquer. Se conduire en politique, c’est agir au lieu d’être agi, c’est faire l’histoire, faire la politique au lieu d’être fait, d’être refait par elle (…). C’est mener un combat (…) faire une
guerre, sa propre guerre avec des buts de guerre, des perspectives proches et lointaines... »
Un peu plus loin Roger Vailland se souvient de 1932 - il était alors jeune journaliste - et évoque certaines conférences de rédaction : « (…) on nous
disait : Hitler, Mussolini, la crise américaines, les affaires soviétiques, notre public en a par-dessus la tête ; (…) ce qu'il veut savoir de New York : qu’est ce que les
Américains font de leurs frigidaires ? De Berlin : l’amour y est-il plus libre qu’à Paris ? De chez nous : Comment supprimer au plus vite les passages à niveaux qui font tant
de victimes sur la N6 ?
J’ai alors pensé à ces quelques lignes du camarade Pascal Acot qui écrivait dans son article mis en ligne le 27 février : «(…) il faut qu'ils
[les journalistes] vendent à leur public ce que celui-ci veut bien leur acheter, c'est-à-dire les nouvelles et analyses qui lui plaisent. La
presse qui ne plaît plus est morte. La question de la vérité en politique est donc complètement secondaire pour les médias : d'abord vendre, on verra plus tard pour l'honnêteté. Et c'est
précisément pourquoi on nous amuse avec l'hystérie du vibrion colérique (…) »
Et Roger Vailland d’insister en 1936 sur « les demoiselles de magasins » qui n’avaient jusqu’alors appris que le respect dû aux patrons, qui pourtant se joignirent à
l’immense mouvement faisant elles aussi la grève sur le tas. Et comme il l’écrit : « Les demoiselles de magasins ont découvert leurs buts de guerre (…)» Et de terminer son paragraphe sur cette
période ainsi : « (…) les premiers succès du Front Populaire montrant que la bataille pouvait être gagnée et tout ce brassage d’idées et d’actions qui fit toucher du
doigt que ce n’était pas seulement une bataille défensive mais que la vie de chacun pouvait être changée, qu’il s’agissait de mon, ton, son, notre bonheur. Pendant quelques semaines un très grand
nombre de Français furent des politiques et crurent au bonheur. »
Roger Vailland achève son texte par : « Et nous voici de nouveau dans le désert. Mais je ne veux
pas croire qu’il ne se passera plus jamais rien. Que les citoyens n’exerceront plus leur pouvoir qu’en mettant un bulletin dans l’urne (…) que le seul problème sur lequel le citoyen aura à se prononcer (…) sera l’itinéraire d’une autoroute (…) je veux que nous redevenions tous des politiques. (…). La possibilité
de gagner ? Elle dépendra de nous (…). Mais ce que nous pourrions essayer de définir tout de suite ce sont les buts de guerre : dans
quel monde avons-nous envie de vivre ? Comment ? Quel visage entendons-nous donner à notre bonheur ? Quelle société voulons-nous faire (c’est à dire quelle politique) pour ne pas
mourir sans qu’il se soir jamais rien passé ? (…) En attendant que revienne le temps de l’action, des actions politiques, une bonne, une belle, grande utopie (…) ce ne serait déjà pas si
mal ».
A propos des « demoiselles de magasins » comment ne pas penser à ce mouvement récent dans la grande distribution qui vit 80 % des grandes surfaces, certes de façon
inégale, touchées par la grève et à ces mouvements qui jour après jour se développent dans tout le pays.
« Une bonne, belle, grande utopie » ! Ce matin sur France-Inter, j’entendais Marie George Buffet s’emberlificoter dans des
explications oiseuses sur le comment du pourquoi ou vice et versa des alliances politiques aux municipales, préférant de loin s’épancher sur les droits de retransmissions du championnat de
foot.
Jean Guy
* Roger Vailland, Éloge de la politique, édité par René Ballet et Christian Petr, Paris, Le Temps des Cerises, 1998. 30 pages (actuellement épuisé). Disponible chez Gallimard dans Ecrits intimes, Collection Blanche.
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